Une brève histoire de l’innovation

« Le temps est invention, ou il n’est rien du tout »
Henri Bergson

« Innovation ». Encore un de ces animaux rares, quasi légendaires, dont tout le monde parle mais que personne n’a jamais vu en face ! Et pourtant les entreprises mènent une chasse effrénée pour le trouver, ce fameux dahu. Il faut dire qu’avec la transition que connait le monde aujourd’hui – certains parlent de seconde Renaissance ! -, les anciens acteurs risquent bien de se voir voler la vedette. Mais pas facile d’innover quand les méthodes de gestion de projet ne sont ni créatives, ni agiles, quand la structure étouffe les dynamiques intrapreneuriales et que le poids des bonnes vieilles recettes traditionnelles empêche l’incertitude de la nouveauté d’être prise au sérieux.

Ensemble plongeons, et retrouvons l’histoire perdue de cette notion si évidente – donc si obscure – pour mieux comprendre sa place dans le monde d’aujourd’hui, sa nécessaire transformation, bref, sa place dans le monde de demain. Faites place ! Entre en scène le héros national :

INNOVATION :

« Processus d’influence qui conduit au changement social et dont l’effet consiste à rejeter les normes sociales existantes et à en proposer de nouvelles. »
Définitions Larousse.fr

L’innovation, termes vieux de plus de 700 ans, est aujourd’hui dans toutes les bouches. De grands succès comme ceux de la marque Apple ou ceux, plus récents, de l’entrepreneur Elon Musk et de ses nombreuses entreprises visionnaires, l’ont rendu « sexy ». Pourtant il recouvre une réalité complexe et découle d’une longue histoire qui n’a pas toujours été connotée positivement. Dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, elle est définie ainsi : « nouveauté ou changement important qu’on fait dans le gouvernement politique d’un Etat contre l’usage et les règles de sa constitution. Ces sortes d’innovation sont toujours des difformités dans l’ordre politique ».

Ça alors ? L’innovation aurait donc eu mauvaise presse ? Comment est-ce possible ? Comment en est-on arrivé à l’état actuel de « mode » de l’innovation ? Bref historique.
L’innovation est création. Or historiquement, la création fut d’abord imitation, des anciens par les jeunes, des maîtres par les élèves, des puissants par les faibles. L’imitation, longtemps, a été vue comme une forme très saine de création, permettant d’acquérir un savoir-faire conforme à la tradition, c’est-à-dire bon pour l’homme qui ne se transforme et ne voit son environnement se transformer qu’imperceptiblement. C’est en art et chez les artisans notamment qu’elle fut la plus utilisée.
Ce n’est qu’au 18ième siècle que l’imitation prendra une connotation négative. Là encore, c’est l’art qui sera précurseur sur la société. Les artistes de cette époque revendiquent leur liberté créatrice, l’abandon du poids des traditions et des dogmes, la créativité pure. L’imitation devient alors une voie de facilité, impropre à la grandeur des œuvres d’art, qui se voit alors attribuer l’aura (cf. l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique – Walter Benjamin) de l’unicité.

Cette évolution traduit un changement de paradigme dans la société qui se concrétisera au 19ième siècle avec la diffusion de l’idée de propriété intellectuelle, faisant de l’imitation une reproduction souvent interdite. L’industrialisation, elle aussi, jouera un rôle capital. Les capacités de production « à la chaîne » se développant, l’aura de l’unique s’en trouvera renforcée et le pouvoir de la nouveauté à émerveiller deviendra un moteur de l’évolution de la société.Au sens économique, l’innovation apparaîtra dans ce contexte sous la plume de Joseph Schumpeter qui la théorisera sous forme de cycle de destruction créatrice permettant l’émergence de nouveaux paradigmes. Ce double jeu de destruction/création sera à la source d’une nouvelle compréhension, dynamique, de la création comme évolution et non comme reproduction du passé. « Il faut porter du chaos en soi pour pouvoir enfanter d’une étoile qui danse » exprime F. Nietzsche à la même époque… ! Et en effet, le 20ième siècle est celui du chaos des grands systèmes qu’on croyait figés et de l’émergence de nouveauté radicale, tant en religion (« Dieu est mort »), en science (relativité, physique quantique, thermodynamique), en logique (théorème de Gödel), en technique (informatique, nucléaire) et en société (droit des femmes, luttes contre la ségrégation)…
Alors que pendant des siècles, les mutations de la société furent trop lentes pour une échelle humaine, ce 20ième siècle est celui d’une conscience exacerbée de la relativité du monde et du pouvoir de transformation de la nouveauté. L’innovation devient objet de compréhension et d’étude, elle peut être systématisée.

Seulement sa théorisation et sa systématisation qui commencent dans le climat d’apaisement retrouvé d’après-guerre (guerre qui aura largement servit à affermir le symbolisme de l’innovation comme facteur clé de victoire), se fera lors des 30 Glorieuses. L’innovation systématisée dans ce contexte de stabilité et de croissance sera celle du Progrès, continu, infini, lisse, confortable. On est bien loin des étoiles dansantes de chaos de Nietzsche !
Face à des marchés stables qui ne font que grossir du gonflement des classes moyennes consommatrices, l’innovation devient « incrémentale » et se fait optimisation. Pourquoi inventer, lorsqu’améliorer suffit ? Pourquoi prendre des risques, lorsque l’on peut facilement prévoir ?

Les crises ayant balayées les certitudes de Progrès, le numérique ayant changé les rapports de force qu’entretenaient les grandes entreprises, le climat de confort est passé. D’un paradigme de stabilité, la société est passée à un paradigme d’incertitude et de complexité.

L’innovation, grand moteur des époques sous ses multiples noms, est alors encore contrainte de se transformer. Elle ne peut se satisfaire d’optimisations linéaires et de prévisions qui montrent leur limite dans un contexte incertain. Elle reprend alors ses couleurs de créativité et de nouveauté et se targue d’un nouvel adjectif : elle doit être « disruptive ». Il lui faut devenir agile, ouverte, opportuniste, pour être capable de se faire au contact d’un réel qui change vite et de manière imprévisible. Elle n’avance plus de façon linéaire mais par à-coups, parfois heureux, parfois inutiles. Elle doit faire face à de nouveaux risques et de nouvelles questions.

Il n’est donc pas étonnant que l’époque soit aux « nouvelles façons d’innover » et autres méta-innovations et que des méthodes, des théories, des outils, des « good practices » fleurissent un peu partout pour apprendre à penser « out of the box ».
Aujourd’hui un premier consensus semble avoir abouti : il faut « innover par l’usage ». Au lieu de s’intéresser à la prouesse technique, il faut s’intéresser à sa diffusion. Car dans un monde mondialisé et sur-sollicité en informations et nouveautés, seules les innovations qui se diffusent largement ont une existence. On se met donc à observer l’utilisateur et à essayer de comprendre comment il fonctionne, quels sont ses besoins et désirs latents, non exprimés, et qui l’amèneront à s’approprier une nouveauté.
Face à la complexité et à la rapidité du changement des marchés, un second consensus apparaît : celui de l’open innovation. Il faut s’ouvrir au monde, inclure des parties prenantes, ne plus faire seul. L’exemple de la transformation que subit aujourd’hui le marché de l’automobile est frappant. Les constructeurs s’allient avec des acteurs du numérique, des plateformes de vente et des distributeurs de service pour créer la voiture de demain dont la valeur sera éclatée entre de nombreux marchés. Bref, un vaste réseau se tisse.

Ces deux consensus prennent corps dans la méthodologie du Design Thinking, théorisée par Tim Brown, qui invite, grâce aux outils du design et selon 5 phases opérationnelles, à innover en se concentrant sur l’utilisateur et l’écosystème.

“Design thinking is a human-centered approach to innovation that draws from the designer’s toolkit to integrate the needs of people, the possibilities of technology, and the requirements for business success.”
Tim Brown, President and CEO of IDEO

En outre, pour répondre aux difficultés posées par l’incertitude croissante, un état d’esprit, très complémentaire du Design Thinking, commence à émerger (bien qu’il ait été théorisé il y a plus de 10 ans déjà) : l’Effectuation. Cette démarche découle de l’étude des entrepreneurs qui réussissent, menée par la chercheuse Saras Sarasvathy. Elle permet d’avancer par étape, en générant des prévisions de très courte durée plus raisonnable en contexte incertain. Elle invite aussi à éviter tout perfectionnisme paralysant et, elle aussi, à s’appuyer largement sur son écosystème.

Enfin, et devrais-je dire surtout, les nombreuses instabilités du monde actuelle, qu’elles soient politiques, environnementales, sociales, psychologiques ou encore sanitaires appellent à une remise en cause plus profonde encore de l’innovation. Elle ne peut plus simplement être un moteur, elle doit être un cœur. En tant que faiseuse d’Histoire, elle doit nous conter un avenir meilleur. Elle doit prendre en main les grands défis de notre temps, et, par sa capacité à toujours dépasser ce qui lui préexiste – les résoudre.

L’innovation, c’est une nécessité et une responsabilité, doit aujourd’hui « faire sens », c’est-à-dire combler le fossé entre l’individuel et le collectif aujourd’hui si saillant. Elle doit épanouir l’homme, tout en faisant prospérer la société et l’environnement. Elle doit être une aventure humaine, et durable.
Et pour cette évolution-là, pour cette innovation de l’innovation, il n’y a pas de méthodes ; tout reste à faire ; tout reste à penser ; tout reste à créer.